La cage continue · Vivre en Suisse

Dix choses que l’on ne comprend qu’après avoir vécu en Suisse

La dixième arrive par courrier, en allemand, avec une réponse exigée sous cinq jours.

Scène satirique : un homme assis sur une valise, entouré de piles de formulaires, reçoit une énorme enveloppe d’une fonctionnaire devant un lac des Alpes suisses.
Le panorama est compris. Les formulaires arrivent à part.

Avant de s’installer en Suisse, on connaît l’essentiel : les montagnes, le chocolat, les salaires séduisants et les trains qui semblent entretenir une relation exclusive avec leur horaire.

La vraie formation commence après le déménagement. Celle qui ne figure pas dans la brochure. On découvre que le paysage est magnifique, mais que, pour le contempler l’esprit tranquille, il reste parfois deux ou trois démarches à régler. La qualité de vie est excellente. Son mode d’emploi est rangé dans le tiroir d’à côté.

Voici dix découvertes d’étranger, avec la liberté de ton qu’autorise la satire. La Suisse change selon le canton, la ville, et parfois l’immeuble. Le classeur, lui, bénéficie d’une implantation assez remarquable sur le territoire.

1. La ponctualité finit par devenir un trait de caractère

Au début, vous appréciez simplement des transports fiables. Puis vous calculez l’heure exacte à laquelle quitter votre appartement. Puis vous regardez votre montre. Puis vous la regardez encore.

Un jour, le tram a trois minutes de retard et vous fixez l’affichage comme s’il venait de compromettre l’équilibre des institutions.

Vous qui acceptiez jadis « j’arrive » comme une proposition philosophique, vous exigez désormais les coordonnées du conducteur.

Quand la neige dérègle le service, le problème dépasse les minutes perdues. Il faut improviser. Vous n’avez pas improvisé depuis six mois. Vous avez oublié le mot de passe.

L’intégration a commencé. Malheureusement, de l’intérieur.

2. Le salaire est élevé. Les autres sont au courant

Le premier salaire suisse provoque une expérience aussi brève qu’intense d’ascension sociale. Vous ouvrez votre application bancaire et vous imaginez annoncer « c’est pour moi » sans consulter mentalement une cellule Excel.

Puis arrivent le loyer, l’assurance maladie, les courses et le restaurant. Tous ponctuels. Aucun ne souhaite vous laisser seul avec une telle somme.

On peut très bien vivre en Suisse. On peut même y vivre remarquablement bien. Il faut simplement savoir que le propriétaire et le dentiste suivent votre carrière avec un intérêt presque familial.

Le brut est une promesse. Le net, une première négociation. Le disponible, ce qu’il reste une fois que la Suisse vous a souhaité la bienvenue.

Vous pensiez avoir réussi. Plusieurs professions viennent de réussir avec vous.

3. Le calme est délicieux jusqu’au moment où vous faites du bruit

Les premières nuits, vous dormez à merveille. Pas de klaxon sous la fenêtre. Pas de scooter défendant sa conception personnelle de l’espace public. Pas de couple soumettant sa séparation au débat citoyen à deux heures du matin.

Puis vous faites tomber une fourchette.

Vous restez immobile. Vous écoutez l’immeuble. Vous vous demandez s’il faut la ramasser ou vous rendre.

Personne n’a frappé. Personne ne vous a rien reproché. Le dispositif a atteint un degré supérieur de sophistication : vous êtes devenu votre propre voisin du dessous.

Le dimanche, l’idée d’utiliser une perceuse vous inspire une plaidoirie avant même le choix de la mèche. Vous accrocherez le tableau la semaine suivante. Le silence a gagné sans avoir à se déplacer.

4. L’immeuble est un petit État. La buanderie en est le ministère

Dans un immeuble avec buanderie commune et planning de réservation, laver ses sous-vêtements peut prendre une dimension géopolitique.

Votre nom occupe un créneau entre deux horaires. Vous possédez un territoire. Votre souveraineté expire à dix-huit heures.

Arriver en retard exige une négociation. Laisser le filtre sale constitue une pièce à charge. Déplacer les affaires d’autrui suppose une finesse diplomatique que votre CV n’avait pas annoncée.

Les voisins peuvent être adorables. C’est le planning qui a un caractère difficile.

Vous finissez par maîtriser la situation. Les chemises sont propres, le filtre impeccable, et vous avez acquis des compétences en gestion des conflits qu’aucune grande école n’avait pensé à vous proposer.

Tout cela pour un cycle à quarante degrés.

5. Même les déchets ont un parcours administratif

Autrefois, vous demandiez où jeter quelque chose. Désormais, vous vous interrogez sur son statut.

Papier, carton, verre, sac adapté, jour adapté : les règles locales ont leur logique et leur utilité. C’est votre capacité à les mémoriser simultanément qui nécessite une période d’essai.

Vous examinez un emballage en carton avec une fenêtre en plastique comme un douanier étudierait un passeport équivoque. Vous séparez. Vous vérifiez. Vous êtes assez content de vous.

Quelqu’un vous explique qu’il fallait plier le carton autrement.

À présent, avant d’acheter un objet, vous évaluez les difficultés de votre séparation future. C’est la première relation de votre vie où vous étudiez le divorce avant le premier rendez-vous.

6. Un café improvisé se prépare suffisamment à l’avance

« Il faut qu’on se voie ! »

Vous entendez une promesse amicale. En face, on ouvre un agenda.

Le système a des avantages. Les rendez-vous sont respectés, on ne vous garde pas une après-midi en réserve et vous pouvez compter sur les gens. Il faut seulement admettre que l’envie de boire un verre ensemble nécessite un code couleur.

Vous proposez demain. Quelques secondes de silence suivent. Vous semblez avoir demandé le déplacement du lac.

Une date est trouvée. Elle laisse le temps à votre personnalité d’évoluer légèrement, mais le café aura lieu.

Le jour venu, vous passez un excellent moment. Dans l’enthousiasme, vous fixez immédiatement votre prochaine manifestation de spontanéité.

7. La courtoisie et l’accord dépendent de deux services distincts

On vous écoute. On vous remercie. On comprend parfaitement votre situation.

Pendant un instant, vous pensez avoir obtenu gain de cause.

Puis vous découvrez que la compréhension était totale, mais que l’accord ne figurait pas au programme. Votre demande a reçu un accueil chaleureux dans le service habilité à la refuser.

Le Français, habitué à interpréter un soupir derrière un guichet comme un bulletin météorologique, manque ici de repères. Tout est aimable. Tout est clair. Rien n’est possible.

Vous sortez respecté et vaincu, sans avoir identifié l’instant exact de la transition.

Le « non » se trouvait dans une phrase irréprochable. Vous avez même remercié pour l’emballage.

8. S’intégrer, c’est savoir à quel moment on plaisante

Vous apprenez l’allemand. Vous faites les exercices. Un jour, vous commandez sans changer de langue et vous éprouvez la fierté mesurée de quelqu’un qui vient de conquérir une petite province.

Puis, en Suisse alémanique, une conversation démarre en dialecte.

Vous reconnaissez un mot. Peut-être votre prénom. Le reste avance avec l’assurance d’un train dans lequel vous n’êtes pas monté.

Les gens peuvent faire un pas vers vous, et le font souvent. Mais la langue du cours et celle d’un groupe d’amis ne coïncident pas toujours. Tout le monde rit. Vous hésitez entre sourire et demander un compte rendu.

Le vrai progrès arrive le jour où vous comprenez la plaisanterie une seconde avant le rire collectif.

Vous faites enfin partie du groupe. Naturellement, tout le monde part en vacances le lendemain.

9. La beauté du pays complique sérieusement vos réclamations

Vous avez préparé un argumentaire solide. Le coût de la vie. La rigidité. L’impression diffuse de devoir mériter même le jeudi.

Puis vous sortez. Le lac, les montagnes, l’air limpide. Le tram arrive. Le sentier est entretenu. Une personne que vous connaissez à peine vous aide sans transformer son geste en événement.

Il faut bien l’admettre, ce qui vous agace : beaucoup de choses sont splendides. Et pas seulement sur les photos.

C’est ici que la cage devient intéressante. Si tout était affreux, partir serait une décision simple. Le pays vous donne au contraire de bonnes raisons de rester, tandis que vous essayez de comprendre ce qu’il attend de vous en échange.

Le panorama ne règle pas le malaise. Il lui retire cependant le confort considérable d’avoir toujours raison.

10. Le courrier vous connaît mieux que vos amis

Vous maîtrisez la buanderie, le verre, l’agenda. Vous avez même cessé de consulter votre solde après chaque cappuccino. Vous commencez à vous détendre.

La lettre arrive.

En Suisse alémanique, elle peut être rédigée dans un allemand que votre manuel avait préféré laisser à des professionnels. Le papier est net. La mise en page irréprochable. Les références, en haut, laissent deviner que vous existez quelque part en plusieurs exemplaires.

Dans notre petite tragédie administrative, vous avez cinq jours pour répondre. Il en faudrait six pour comprendre la question.

Vous téléphonez. On vous demande le numéro de référence. Vous le lisez avec la prudence d’un démineur. On vous explique qu’il faut remplir le formulaire joint. Aucun formulaire n’est joint. On vous invite à le demander.

Pendant un instant, vous envisagez d’écrire : « Mais je voulais simplement vivre ici. »

Puis vous créez un dossier sur votre ordinateur.

Vous l’appelez « Documents importants ». Il existe déjà.

À l’intérieur, un autre dossier : « À clarifier ».

La véritable onzième chose

Un jour, vous constatez que vous avez tout appris. Vous arrivez à l’heure. Vous séparez le carton. Vous planifiez le café. Vous conservez l’enveloppe avec la lettre, « au cas où ».

Le système n’a plus besoin de vous expliquer le fonctionnement. Vous l’expliquez aux nouveaux arrivants.

Et lorsque vous dites « ici, c’est comme ça », vous entendez dans votre propre voix un calme que vous n’aviez pas commandé.

La Suisse, Cage dorée naît aussi de cet instant : celui où le confort cesse d’être seulement un avantage et commence à vous apprendre qui vous devez devenir. Le travail, la bureaucratie et la vie quotidienne, observés par un étranger resté assez longtemps pour faire partie de la plaisanterie.

La lettre, au moins, avait une échéance. Pour comprendre le reste, il a fallu un livre.

Cette histoire continue dans le livre.